Outre-mer : la vie chère, symptôme d’un modèle à bout de souffle
Le rapport Hajjar dénonce un modèle économique ultramarin hérité du colonialisme: dépendance aux importations, concentration des marchés et faibles revenus.
Le rapport d’enquête parlementaire mené par Johnny Hajjar dresse un constat implacable : le coût de la vie dans les territoires ultramarins est structurellement plus élevé qu’en France hexagonale. Héritage d’un modèle économique de comptoir, d’une dépendance logistique extrême et d’une concentration oligopolistique, cette situation alimente inégalités, colère sociale et sentiment d’abandon. Le rapport appelle à un véritable « plan de déchoquage » économique, fiscal et institutionnel pour restaurer la dignité et la souveraineté des territoires.
Un mal ancien, hérité du modèle colonial
Depuis les années 1980, les enquêtes de l’Insee attestent d’un écart persistant de 20 à 40 % sur les prix entre l’Hexagone et les DROM-COM. Ces écarts trouvent racine dans une économie d’importation héritée de la colonisation, où quelques grands groupes contrôlent l’ensemble des chaînes logistiques et commerciales.
Les territoires, transformés en marchés captifs, subissent un système où « l’éloignement, l’exiguïté et l’insularité » se traduisent en surcoûts inévitables.
Une population étranglée entre prix et bas revenus
Le rapport souligne un effet de ciseaux entre des prix exorbitants et des revenus faibles, avec un taux de pauvreté dépassant 30 % dans certaines îles. Les primes dites « de vie chère » pour les fonctionnaires n’ont fait qu’aggraver les inégalités locales, alimentant le ressentiment entre secteur public protégé et salariés précarisés du privé.
Cette fracture économique, combinée à la lenteur de l’État, nourrit les mouvements sociaux récurrents contre la vie chère, de la Guyane à La Réunion.
Des institutions figées, un État absent
Malgré les promesses, les outils de régulation (comme le « bouclier qualité-prix ») n’ont pas enrayé la dérive. Le rapport pointe une défaillance de l’État, incapable d’adapter ses politiques aux réalités ultramarines. Les collectivités, sous-financées et bridées par le centralisme normatif, n’ont ni les moyens fiscaux ni réglementaires d’agir efficacement.
Pour Hajjar, il faut rompre avec « la vieille tradition de République paternaliste » et transférer aux territoires les pouvoirs normatifs nécessaires à leur développement.
Un plan de “déchoquage” pour libérer les économies locales
Le rapport propose 68 mesures, dont 20 prioritaires, parmi lesquelles :
- Baisse de 10 à 20 % des prix par négociation avec les distributeurs ;
- Blocage des prix sur les produits essentiels ;
- Compensation intégrale du fret maritime pour les biens de première nécessité ;
- Prime de vie chère pour les salariés du privé ;
- Relance de la production locale et réforme du Posei pour favoriser l’autonomie alimentaire.
Au-delà de l’urgence sociale, le texte plaide pour un changement de paradigme.
"passer d’une économie de dépendance à une économie de responsabilité."
Vers la souveraineté économique et la dignité sociale
Johnny Hajjar résume son ambition : concilier “droit à l’égalité et droit à la différence”. La bataille contre la vie chère n’est pas seulement économique, elle est politique et symbolique. Elle implique de reconnaître aux peuples ultramarins la capacité de définir leurs propres règles, en cohérence avec leur géographie, leur culture et leur histoire.
Le rapport trace ainsi les contours d’une nouvelle ère : celle d’une égalité réelle fondée sur la souveraineté locale — condition d’une renaissance économique et morale des Outre-mer.
Référence
Assemblée nationale, Rapport d’enquête n°1549 sur le coût de la vie dans les collectivités territoriales régies par les articles 73 et 74 de la Constitution, présenté par Johnny Hajjar, juillet 2023
À propos de l'auteur
Belley
Rédacteur en chef du Biassou, Belley, ingénieur de formation et formé à la rigueur scientifique, se définit comme un littéraire refoulé. Entre rationalité et sensibilité, il a fait de la lecture un espace d’enquête et de liberté. Inspiré par les imaginaires caribéens, africains et européens, autant que par les réalités économiques, il cherche à éclairer les logiques d’un monde contemporain aussi fascinant que déroutant. Biassou est pour lui une manière d'ouvrir ce regard, de partager des analyses exigeantes et accessibles, et de rendre la pensée à nouveau vivante.