Il fut le premier Ivoirien à intégrer l’École Polytechnique, prestigieuse institution française, à une époque où les portes de l’excellence ne s’ouvraient pas facilement aux Africains. Il a dirigé des institutions financières mondiales et incarné une réussite rare: celle d’un Africain respecté dans les cercles du capital global. Et pourtant, lorsqu’il rentre au pays en 2022, animé par le désir de servir la Côte d’Ivoire, on lui conteste son appartenance. Sous prétexte qu’il n’aurait pas renoncé à temps à sa double nationalité française, le gouvernement le déchoit de sa nationalité ivoirienne, une manœuvre juridique aux allures de sanction politique, destinée à l’écarter de la scène électorale.
Le “cas Thiam” révèle une blessure plus profonde: celle d’un continent qui peine encore à reconnaître ses propres enfants lorsqu’ils reviennent du monde.
1. Le parcours d’un symbole
Né à Abidjan, formé à l’excellence française, Tidjane Thiam a bâti une carrière que peu d’Africains ont égalée. À la tête d’Aviva, de Prudential, puis du Credit Suisse, il a prouvé qu’un Ivoirien pouvait dominer les arcanes de la finance mondiale sans renier ses origines. Toujours, il s’est dit “fier d’être Africain”. Sa trajectoire n’était pas seulement individuelle : elle portait la promesse d’un continent capable d’engendrer ses propres leaders mondiaux.
2. Le retour du fils bafoué
Mais au moment de se présenter dans le jeu politique ivoirien, le pays qui l’a vu naître lui tourne le dos. Son identité, son passeport, sa loyauté même sont mis en doute. Cette mise à distance dépasse le simple débat administratif : elle dit quelque chose d’une peur politique, celle que suscite l’excellence lorsqu’elle échappe au contrôle.
"En contestant l’appartenance de Thiam, c’est tout un pays qui semble dire à sa diaspora: Vous pouvez briller ailleurs, mais pas ici."
3. L’élite exilée, symptôme d’une défiance nationale
Ce qui blesse, ce n’est pas seulement l’injustice faite à un homme, mais ce qu’elle symbolise pour toute une génération. Combien de jeunes Africains partis se former à l’étranger hésitent aujourd’hui à revenir, de peur d’être perçus comme étrangers dans leur propre pays ?
La tragédie du “retour impossible” hante nos nations: on célèbre les talents à distance, mais on les suspecte dès qu’ils rentrent. Le patriotisme devient un test d’appartenance, pas une volonté d’action.
4. Le complexe du pouvoir fermé
Les régimes africains craignent souvent leurs élites indépendantes, celles qui n’ont pas grandi dans leur ombre. Le pouvoir préfère la fidélité à la compétence, la docilité à la vision. Mais en repoussant ceux qui incarnent la réussite et la crédibilité, il se condamne à la médiocrité organisée.
Refuser Thiam, c’est refuser l’idée même d’un État fort capable d’attirer ses talents plutôt que de les humilier.
5. Quand la compétence devient menace
Au fond, la “politique du vide” que l’on observe ailleurs se prolonge ici dans la politique de la peur. Peur de la compétence, peur du mérite, peur du changement. Et pourtant, l’Afrique ne manque ni de génies ni de patriotes: elle manque de gouvernants capables de les reconnaître.
Conclusion
Tidjane Thiam n’a pas seulement été humilié ; il a été renvoyé à une contradiction africaine : celle d’un continent qui célèbre la réussite à l’étranger, mais la soupçonne dès qu’elle s’approche du pouvoir. C’est une blessure collective celle d’une jeunesse qui rêve de servir, mais à qui l’on rappelle sans cesse qu’elle “n’est pas d’ici”.
À propos de l'auteur
Belley
Rédacteur en chef du Biassou, Belley, ingénieur de formation et formé à la rigueur scientifique, se définit comme un littéraire refoulé. Entre rationalité et sensibilité, il a fait de la lecture un espace d’enquête et de liberté. Inspiré par les imaginaires caribéens, africains et européens, autant que par les réalités économiques, il cherche à éclairer les logiques d’un monde contemporain aussi fascinant que déroutant. Biassou est pour lui une manière d'ouvrir ce regard, de partager des analyses exigeantes et accessibles, et de rendre la pensée à nouveau vivante.