Le franc CFA : stabilité monétaire ou servitude économique ?
« En Afrique, on a commencé par la monnaie avant d’avoir une économie » Kako Nubukpo
« En Afrique, on a commencé par la monnaie avant d’avoir une économie » — Kako Nubukpo
Soixante-dix ans après sa création, le franc CFA continue de diviser. Présenté comme un gage de stabilité, il s’est en réalité mué en un outil d’inertie, maintenant les économies africaines dans une dépendance monétaire à la France et à l’euro. L’économiste togolais Kako Nubukpo démonte cette illusion dans un texte lucide : “Le franc CFA, un frein à l’émergence des économies africaines ?” (L’Économie politique, 2015).
1. Une intégration économique fictive
Les pays de la zone CFA commercent très peu entre eux : à peine 10 à 15 % du PIB régional. Tous exportent les mêmes matières premières (coton, cacao, pétrole) vers l’extérieur. Résultat : une monnaie commune sans marché commun. Le rêve d’un espace économique intégré reste lettre morte et l’arrimage à l’euro ne fait que renforcer cette extraversion.
2. Une monnaie trop forte pour des économies fragiles
En calquant le CFA sur l’euro, les États africains se sont liés à une monnaie faite pour l’Allemagne, pas pour le Mali ou le Cameroun. Une monnaie forte agit comme une taxe sur les exportations et une subvention sur les importations. La compétitivité s’effrite ; les usines ferment ; les jeunes partent.
3. Des banques surliquides mais sans audace
Le système bancaire de la zone CFA ressemble à une forteresse : blindée de liquidités mais verrouillée pour les entrepreneurs. Les banques centrales, obsédées par la défense du taux de change, rationnent le crédit. Les banques commerciales préfèrent les placements sûrs aux prêts productifs. Ironie tragique : pendant que les PME étouffent, les réserves de change dorment au Trésor français.
4. Une politique monétaire sans ambition
La BCEAO copie la BCE : inflation cible à 2 %, rigueur budgétaire, prudence à tout prix. Mais pour sortir de la pauvreté, les pays de la zone ont besoin d’au moins 7 % de croissance annuelle. La politique monétaire actuelle bride toute dynamique. Le conservatisme monétaire est devenu une idéologie : la peur de la dévaluation l’emporte sur le courage de l’innovation.
Vers une souveraineté lucide
Nubukpo ne prêche ni rupture brutale ni nostalgie postcoloniale. Il appelle à repenser la monnaie africaine comme instrument de croissance, non comme relique coloniale.
Une solution ? Un arrimage souple à un panier de devises (euro, dollar, yuan, livre, yen) reflétant les nouveaux partenaires du continent. Mais surtout, une exigence : que les citoyens africains soient associés au débat monétaire. La souveraineté, rappelle Nubukpo, n’est pas une posture : c’est une pratique.
En un mot
Le franc CFA n’est pas un scandale moral : c’est une erreur de conception économique. Il a offert la stabilité, mais au prix de la vitalité. Et l’Afrique, désormais, n’a plus besoin d’une monnaie qui la protège de son avenir.
Référence
Nubukpo, K. (2015). Le franc CFA, un frein à l'émergence des économies africaines ? L'Économie politique, 68(4), 71-79. https://doi.org/10.3917/leco.068.0071.