samedi 18 avril 2026
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La Guadeloupe, miroir d’une République postcoloniale

Pour Rosan Monza, la crise guadeloupéenne de 2009 révèle moins une colère sociale qu’une fracture postcoloniale au cœur même de la République.

Quarante-quatre jours de grève générale ont fait vaciller la Guadeloupe. Derrière la flambée des prix, le LKP a mis au jour une vérité plus profonde : l’égalité républicaine n’a jamais effacé la hiérarchie héritée de la colonisation. Rosan Monza, dans Hérodote (2009), montre comment la “crise sociale” fut d’abord une crise géopolitique et mémorielle, celle d’un peuple toujours tenu dans les marges de la souveraineté.

1. De la vie chère à la “pwofitasyon”

En 2009, la Guadeloupe s’embrase : 48 syndicats et associations se réunissent au sein du Liyannaj Kont Pwofitasyon (LKP), “l’union contre l’exploitation”. Derrière la colère contre la hausse des prix du carburant, c’est un ras-le-bol général qui s’exprime face aux monopoles économiques des grands groupes békés — notamment le groupe Hayot — et à l’inaction de l’État.

Monza souligne que la crise ne fut pas improvisée : elle s’enracinait dans des décennies d’inégalités structurelles et de promesses non tenues. L’État, prompt à lancer des études et des “plans chlordécone”, resta sourd aux diagnostics qu’il commandait lui-même.

2. LKP : une génération, une mémoire

Les figures du mouvement — Elie Domota, Jean-Marie Nomertin, Félix Flemin — appartiennent à une même génération issue des luttes indépendantistes des années 1980. Leur force: avoir fédéré syndicats, associations culturelles et collectifs citoyens autour d’une revendication commune : “Palé pa zafè, sé fè zafè ki zafè” — assez parlé, il faut agir.

Leur stratégie s’appuie sur la mémoire longue : marches autour des lieux symboliques de la résistance (Delgrès, Ignace, Darboussier) et invocation d’une conscience noire et populaire. Le politique rejoint le spirituel : les 44 jours de grève deviennent une traversée du désert vers la dignité retrouvée.

3. La départementalisation en question

Soixante ans après 1946, le modèle d’intégration révèle sa faillite. La “décolonisation par la loi” n’a produit ni pouvoir économique local ni justice sociale. Les dispositifs d’exonération et de défiscalisation ont enrichi les métropolitains et békés plus qu’ils n’ont développé l’économie endogène.

Pour Monza, la Guadeloupe vit sous un régime d’“exception permanente” : dépendance budgétaire, salaires indexés, économie sous perfusion. Le pacte républicain, conçu comme un horizon d’égalité, s’est mué en outil de contrôle.

4. Crise postcoloniale, crise de légitimité

Le LKP a révélé l’épuisement du système départemental. L’État, fragilisé, oscille entre promesses et improvisation. Les élus locaux, discrédités, ont perdu la confiance populaire.

Cette vacance du politique ouvre un espace inédit : celui d’une opinion publique guadeloupéenne consciente d’elle-même. Pour la première fois, le “peuple” impose son agenda, face à des institutions incapables de penser autrement que dans le registre de l’assistanat.

La pwofitasyon devient le nom créole d’un ordre racial et économique hérité, toujours actif sous la République.

5. Vers un nouvel horizon ?

Au-delà des slogans, la crise de 2009 a posé une question géopolitique : que signifie appartenir à une République qui n’a pas su décoloniser ses structures mentales ?

Pour Monza, la Guadeloupe ne réclame pas l’indépendance — seulement la reconnaissance d’une souveraineté réelle, culturelle, économique et symbolique. L’enjeu n’est plus d’assimiler, mais de coexister autrement, dans la dignité.

Conclusion

La grève de 2009 n’a pas seulement secoué une île ; elle a mis en procès un modèle. La République y a découvert le miroir de son propre aveuglement colonial. La Guadeloupe, elle, a trouvé dans la révolte un commencement : celui d’une conscience nationale qui, sans renier la France, réclame enfin de se gouverner elle-même.

Référence

Rosan Monza, Géopolitique de la crise guadeloupéenne : crise sociale et/ou postcoloniale ?, Hérodote, n°135, Éditions La Découverte, 2009.