samedi 18 avril 2026
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Guadeloupe : la faillite silencieuse de l’eau publique

L’eau, bien vital, n’appartient plus aux Guadeloupéens.

Créé pour sortir l’archipel du chaos hydrique, le SMGEAG incarne aujourd’hui l’échec d’une gouvernance à bout de souffle. Malgré des milliards injectés, les Guadeloupéens continuent de subir les “tours d’eau” et la défiance. La Chambre régionale des comptes dresse le constat sévère d’une structure coûteuse, mal gérée et déconnectée de sa mission première : fournir de l’eau potable.

1. Une loi d’urgence pour masquer l’impuissance politique

Le SMGEAG, né en 2021 d’une loi « spéciale », devait réparer des décennies d’incurie. Le précédent syndicat (SIAEAG) croulait sous les dettes, les fuites, les querelles locales et les contrats léonins avec Veolia. Mais au lieu d’un renouveau, la fusion des structures a accouché d’un monstre administratif. Créée à marche forcée, la nouvelle entité a hérité d’un réseau fuyant à 70 %, d’une facturation défaillante et d’un taux de recouvrement de 60 %. La “crise de l’eau” s’est institutionnalisée.

« La loi a remplacé la responsabilité par l’urgence », note en substance la Chambre.

2.Un syndicat sans cap, miné par les querelles internes

Comité syndical fantôme, présidence autoritaire, direction instable : le SMGEAG fonctionne en vase clos. En trois ans, cinq directeurs généraux se sont succédé. Le président concentre les pouvoirs sans délégation ni stratégie. Les élus, souvent absents, se désintéressent du suivi. Résultat : décisions retardées, commissions paralysées, règlements intérieurs non appliqués. Même la commission de surveillance, censée défendre les usagers, est ignorée.

« Les organes statutaires se réunissent peu ou pas », déplore la Chambre, dénonçant une gouvernance “informelle et dysfonctionnelle”.

3.Des finances exsangues sous perfusion de l’État

Le service public de l’eau, censé s’autofinancer, survit grâce aux subventions : plus de 73 millions d’euros injectés depuis 2021 par l’État, la région et le département. Malgré cela, le déficit cumulé atteint 37 millions d’euros et pourrait grimper à 130 millions d’ici 2028. Les factures ne couvrent que 75 % des charges. L’institution vit au-dessus de ses moyens : effectifs pléthoriques, salaires 70 % au-dessus de la moyenne nationale, primes irrégulières, intérimaires à gogo.

“Sans réforme drastique, le SMGEAG ne pourra jamais équilibrer ses comptes”, avertit la Chambre.

4. Un service public en panne : usagers privés d’eau, confiance perdue

Malgré le plan d’investissement de 213 millions d’euros, financé quasi intégralement par l’État, la situation reste critique :

rendement du réseau entre 30 et 40 %,

15 km de canalisations changés par an (il en faudrait 200 fois plus),

un tarif moyen de 3,34 €/m³, supérieur à la moyenne nationale.

Les “tours d’eau” continuent, la communication est défaillante, les habitants ne savent plus quand ni pourquoi l’eau manque. La Chambre appelle à “regagner la confiance des usagers” par une stratégie claire et une transparence réelle.

5.Le prix du désordre : une souveraineté hydraulique à reconstruire

Derrière le jargon comptable, le rapport révèle une fracture plus profonde : celle d’un territoire dépendant, incapable d’assurer l’un des biens les plus essentiels à sa population. La “gouvernance à quatre” État, région, département, syndicat a certes évité le naufrage immédiat, mais au prix de la tutelle et de l’humiliation institutionnelle.

“L’eau de Guadeloupe n’appartient plus aux Guadeloupéens.”

Conclusion : pour une refondation souveraine de l’eau

Ce rapport sonne comme un rappel à l’ordre. Il ne suffira pas de réparer les tuyaux : il faut réparer l’État local. L’eau ne peut être gérée sans rigueur, ni dans la dépendance permanente à Paris. La souveraineté commence par la maîtrise de nos ressources vitales.

Référence

Rapport CRC Guadeloupe (RAN2025-0280), p. 13-15