samedi 18 avril 2026
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Souveraineté monétaire: deux décolonisations, une même dépendance

Deux décolonisations, un même piège : Entre stabilité imposée et liberté fragile, l’Afrique cherche sa véritable souveraineté monétaire.

Au lendemain des indépendances, la France et le Royaume-Uni ont suivi deux chemins opposés : l’une a gardé la main sur la monnaie de ses anciennes colonies, l’autre a préféré s’en détacher. Soixante ans plus tard, le résultat est paradoxal : stabilité sans autonomie d’un côté, liberté sans discipline de l’autre. Dans les deux cas, l’Afrique reste prisonnière d’un système monétaire pensé ailleurs.

La France: une décolonisation sans désarrimage

Dès 1945, le franc CFA ancre les économies africaines à la métropole. Au moment des indépendances, Paris choisit la continuité : deux zones monétaires (UEMOA et CEMAC), parité fixe avec le franc puis l’euro, réserves de change déposées au Trésor français, et politique monétaire dictée depuis Paris.

Résultat : l’inflation y est maîtrisée, la monnaie stable, mais au prix d’une souveraineté confisquée. Le CFA est devenu l’outil d’un empire monétaire post-colonial, garantissant à la France un espace d’influence sans administration directe.

Le Royaume-Uni: la rupture pragmatique

Londres, ruinée après 1945, n’a ni la force ni l’intérêt de maintenir une « Sterling Area » contraignante. Les nouvelles nations, Ghana (1957), Nigeria (1960), Kenya (1963) obtiennent rapidement leurs banques centrales et leurs monnaies nationales. Le Royaume-Uni mise sur le libre-échange : pas de contrôle monétaire, mais une influence commerciale et juridique durable.

C’est la décolonisation libérale : on rend la monnaie, mais on garde le marché.

Le Ghana : souveraineté sans socle productif

Kwame Nkrumah fonde la Bank of Ghana et crée le cédi pour financer l’industrialisation. Mais la chute du cacao et la dépendance aux importations étranglent vite l’expérience. Sous la pression du FMI, Accra dévalue puis libéralise : la politique monétaire redevient un instrument extérieur. Le Ghana a sa monnaie, mais non sa puissance productive.

Le Nigeria: l’indépendance sous tension

Grâce au pétrole, le Nigeria dispose d’un poids que peu d’États africains possèdent. La Central Bank of Nigeria émet le naira et tente d’en maîtriser le taux, souvent surévalué pour contenir les prix. Mais les chocs pétroliers, la corruption et les programmes d’ajustement du FMI provoquent une série de dévaluations.

Le pays conserve une souveraineté monétaire réelle, mais fragile : le naira flotte au gré du baril.

Deux modèles, une même dépendance

Le modèle français : tutelle formalisée, stabilité importée, croissance bridée.

Le modèle britannique : autonomie précoce, instabilité chronique, dépendance aux marchés mondiaux.

L’un a gardé la discipline sans liberté, l’autre la liberté sans discipline.

Entre les deux, l’Afrique cherche la voie d’une souveraineté monétaire lucide, fondée sur la production, la coopération régionale et la maîtrise du crédit au service du développement. Ni arrimage éternel ni flottement chaotique : le continent a besoin d’un projet, d'une vision. Une monnaie n’a de sens que si elle finance le travail, l’industrie et la dignité.

Références

Fanny Pigeaud et Ndongo Samba Sylla – L’arme invisible de la Françafrique : Une histoire du franc CFA (La Découverte, 2018). Ouvrage de référence sur le maintien de la tutelle monétaire française après les indépendances et le fonctionnement du franc CFA comme outil d’influence postcoloniale.

Kathryn C. Lavelle – Money and Banks in the African Colonies: The Legacy of the Sterling Area (Cambridge University Press, 2019). Analyse comparative rigoureuse du retrait monétaire britannique et de la dissolution progressive de la « Sterling Area » au profit d’une autonomie monétaire africaine.

Tony Killick – Development Economics in Action: A Study of Economic Policies in Ghana (Routledge, 2010). Étude classique sur la politique économique du Ghana après l’indépendance, la création du cédi et les limites du projet d’industrialisation de Nkrumah.

Pat Utomi et Charles Soludo – « Monetary Policy, Oil Dependence and the Naira: A Fragile Sovereignty » (Nigerian Economic Review, 2021). Article fondamental pour comprendre les tensions entre souveraineté monétaire et dépendance pétrolière au Nigeria.

Fonds monétaire international (FMI) – Exchange Rate Arrangements and Macroeconomic Stability in Sub-Saharan Africa: Lessons from the CFA Franc Zone (Working Paper WP/22/19). Étude empirique démontrant le paradoxe de la stabilité sans autonomie au sein de la zone franc CFA.