samedi 18 avril 2026
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Cameroun : l’État stationnaire ou l’art de durer sans vivre

Fred Eboko et Patrick Awondo décrivent un « État stationnaire » : un régime figé, où la stabilité devient stratégie et l’immobilisme, méthode de survie.

Fred Eboko et Patrick Awondo dissèquent le paradoxe camerounais : un pouvoir figé dans la continuité, entre inertie et survie. L’« État stationnaire », concept qu’ils forgent, décrit un régime où la paralysie devient stratégie, la stabilité un mythe, et la renaissance un éternel mirage.

1. Un pays suspendu entre chaos et routine

Le Cameroun vit dans une étrange normalité politique. Depuis quatre décennies, le pouvoir central, incarné par Paul Biya, s’est transformé en une machine d’immobilisme. Rien ne s’effondre, rien ne renaît. Le pays fonctionne « comme un patient dans le coma », écrivent les auteurs, produisant de l’ordre sans vie, du mouvement sans changement.

2. L’État stationnaire : un système d’auto-préservation

Ce régime ne gouverne pas, il se conserve. Sa vocation n’est pas le développement, mais la reproduction de son propre équilibre. Autour du président gravite un réseau d’allégeances clientélistes, nourri des ressources nationales et des partenariats extérieurs. L’administration, hyper-centralisée, neutralise toute autonomie politique. L’inertie n’est pas un accident : elle est le cœur du système.

3. De la crise économique à la confiscation démocratique

Des ajustements structurels des années 1980 à la dévaluation du franc CFA, le Cameroun a connu une paupérisation vertigineuse. Le pouvoir a survécu à tout : effondrement économique, corruption généralisée, émeutes de la faim, révisions constitutionnelles sur mesure. Pendant que le pays s’appauvrit, le régime se renforce, transformant chaque crise en opportunité de verrouillage.

4. 2018 : l’illusion de la renaissance

Les élections de 2018 ont éveillé un espoir fugace. L’opposition – Maurice Kamto, Cabral Libii, Akere Muna – a semblé fissurer l’ordre établi. Mais l’appareil d’État, contrôlant Elecam et le Conseil constitutionnel, a neutralisé toute alternance. « Le suffrage universel est devenu un instrument de la tyrannie », observe Achille Mbembe. Le renouveau promis depuis 1982 n’aura été qu’un slogan recyclé.

5. Crise anglophone : la fissure du mythe national

La guerre dans les régions anglophones a révélé l’effondrement du récit unitaire. Ce conflit, nourri de frustrations historiques, oppose désormais deux Cameroun : celui du centre, accroché à sa stabilité autoritaire, et celui des périphéries, réclamant reconnaissance et dignité. L’État stationnaire s’y montre dans toute sa nudité : incapable de réformer, prompt à réprimer.

Conclusion :

L’analyse d’Eboko et Awondo dépasse le Cameroun. Elle interroge toute l’Afrique postcoloniale prisonnière de ses « blocs hégémoniques » : ces élites qui confondent continuité et civilisation. L’État stationnaire, c’est l’Afrique qui refuse de mourir mais ne sait pas renaître. Rompre ce cycle, c’est réinventer la souveraineté, non comme possession du pouvoir, mais comme capacité à se transformer.