Cameroun : indépendance sous tutelle, pouvoir sous tension
L’histoire contemporaine du Cameroun ne commence pas avec une rupture nette, mais avec une ambiguïté fondatrice
Une indépendance négociée, encadrée, presque conditionnée.
Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, deux visions s’opposent frontalement.
D’un côté, l’Union des Populations Camerounaises, menée par Félix-Roland Moumié et Ruben Um Nyobé, revendique une indépendance totale, politique et économique, avec une orientation socialiste.
De l’autre, l’administration française organise une transition contrôlée, marginalise l’UPC et favorise des figures plus conciliantes. Résultat :
Une guerre civile larvée
Une opposition éliminée
Une indépendance proclamée en 1960
Mais une question demeure : indépendance de quoi, et à quel prix ?
Le pouvoir est confié à Ahmadou Ahidjo, qui choisit une ligne claire : continuité économique avec la France, capitalisme encadré, stabilité avant tout.
L’État Ahidjo : construire la nation, verrouiller le pouvoir
Ahidjo ne gouverne pas seulement, il structure. Il centralise. Il unifie. Il verrouille. Sous son régime :
Parti unique (Union Nationale Camerounaise)
Concentration du pouvoir à Yaoundé
Libertés civiles limitées
La justification est constante : éviter le chaos ethnique.
Sur le plan économique, la stratégie est hybride :
Intervention forte de l’État
Encouragement à l’investissement privé
Dépendance aux exportations (cacao, café)
Puis arrive le pétrole dans les années 1970. Un tournant.
Le Cameroun gagne en ressources, mais pas en structure :
Revenus utilisés pour soutenir l’économie
Mais aussi pour financer des projets mal calibrés
L’illusion du développement rapide masque une faiblesse profonde : une économie toujours dépendante, peu industrialisée.
1982 : transition sans rupture
Le 4 novembre 1982, Ahidjo se retire. Il désigne lui-même son successeur : Paul Biya. Mais la transition n’est pas propre. Ahidjo tente de garder le contrôle via le parti. Biya refuse. Résultat :
Conflit interne
Tentative de coup d’État en 1984
Élimination politique d’Ahidjo
Le système reste, seul l’homme change.
Biya : longévité et adaptation du système
Au départ, Biya ouvre légèrement le jeu :
Élections internes
Promesses de démocratisation
Puis rapidement, retour au contrôle.
Dans les faits :
Domination du Rassemblement Démocratique du Peuple Camerounais
Élections régulières mais contestées
Révisions constitutionnelles pour prolonger le pouvoir
Le multipartisme existe, mais ne redistribue pas réellement le pouvoir.
Une double fracture : économique et politique
1. La crise économique
À partir des années 1980 :
Chute des prix du pétrole, cacao, café
Mauvaise gestion structurelle
Ajustements du FMI
Conséquences :
Baisse des salaires
Réduction des services publics
Mécontentement généralisé
Le modèle économique montre ses limites : croissance sans transformation.
2. La fracture anglophone
En 1961, une partie du Cameroun britannique choisit de rejoindre la République du Cameroun via référendum. Mais l’équilibre promis ne tient pas.
À partir de 2016 :
Manifestations dans les régions anglophones
Répression
Radicalisation
En 2017, proclamation symbolique d’un État indépendant : Ambazonie. Depuis :
Conflit armé
Déplacements massifs de population
Blocage politique persistant
Le facteur externe : sécurité et géopolitique
Le Cameroun est aussi pris dans des dynamiques régionales :
Conflit avec Nigeria autour de la péninsule de Bakassi (résolu en 2006)
Menace de Boko Haram au nord
Ces tensions renforcent la logique sécuritaire du pouvoir.
2025 : stabilité apparente, incertitude réelle
À plus de 90 ans, Paul Biya se représente encore. Le scrutin de 2025 :
Contesté
Accusations de fraude
Manifestations
Un fait nouveau cependant :
des fissures apparaissent dans l’élite politique et potentiellement dans l’appareil militaire.
L’opposition conteste frontalement les résultats. Le pouvoir tient.
Mais pour combien de temps ?
Un système plus qu’un homme
Le Cameroun n’est pas seulement dirigé par un président. Il est structuré par un système. Un système fondé sur :
La centralisation du pouvoir
La gestion des équilibres internes
Une dépendance économique persistante
Une capacité à absorber les crises sans se transformer
La vraie question n’est donc pas : qui après Biya ?
Mais plutôt :
le système peut-il survivre à Biya sans se réinventer ?